Florent a gravi le Géant de Provence
Il y a des courses qui se mesurent en kilomètres et en dénivelé. Et puis il y a celles qui se mesurent en humanité.
21,69 km. 1 610 m de dénivelé positif. 1 700 coureurs.
Nous sommes au Semi-Marathon du Mont Ventoux.
Chaque course avec les Dunes d'Espoir est une aventure imprévisible. Une expérience qui nous emmène toujours là où nous ne nous y attendions pas.
Beaucoup de premières fois: la rencontre avec Florent, l’ascension de ce sommet mythique, la nuit dans la tente avec les dunes, le pastis en apéro annonçant le début des vacances estivales.
12 cylindres. 1 pilote. Accompagnés par Jean-Louis, et son fils Gabin 4 ans en VAE.
En jaune, nous traversons la foule sous l’arche des platanes, l’ambiance s’enflamme, les cigales chantent déjà.
Il est 7h45, les regards se tournent vers nous, les applaudissements nous accompagnent, surtout pour notre pilote Florent.
Les T-shirts multicolores des coureurs teintent l'air en mouvement comme un arc-en-ciel vivant.
Après le départ, un démarrage en douceur, installée au poste arrière, je vois les jaunes quitter le village, pénètrer dans la forêt, les pas se synchronisent naturellement. Nous nous relayons régulièrement pour économiser notre énergie.
30 min plus tard, les élites nous dépassent à toute vitesse.
premier ravito au km5, nous profitons ce court interlude avant d’attaquer la partie la plus rude, la plus longue, la foret nous enveloppe, la gardienne silencieuse de ce mythe, le vent balaie notre transpiration. Dans son souffle, j'ai l'impression d'entendre le Prélude et Fugue en sol mineur de J. S. Bach murmurer entre les arbres.
Puis vient un moment presque suspendu.
Même la nature n'ose pas interrompre la bulle des coureurs.
Ils nous dépassent presque sans un bruit. Nous entendons leur respiration, leurs pas, le frottement des semelles sur le goudron. Nous voyons leurs corps briller. À chaque pas, la transpiration éclate en milliers de cristaux qui glissent le long de leur visage.
Un combat contre soi-même.
Notre présence réveille certains, ils lancent les chants des dunes, même les insectes se mettent à chanter avec nous.
Nous croisons les cylindres Dunes d'autres antennes. Ils nous reconnaissent de loin, ils partagent leur joie, leur bonne humeur, leurs encouragements. Le temps d'un instant, nous avons le sentiment d'appartenir à une même famille.
Après le 2ème ravito, la foret s’efface peu à peu pour dévoiler ce sommet mythique. Au loin, nous apercevons l’antenne, point rouge dressé au-dessus des murs blancs de l'observatoire. Elle nous secoue la main. À chaque virage, nous la perdons de vue, puis nous la retrouvons. Elle est là, toujours devant nous, comme un repère qui paraît proche.
Après une longue montée à 11 %, nous entendons au loin les percussions brésiliennes.
En avançant, les sons sont plus en plus forts, l'air vibre de la festivité qui émane des percussions, nos pas se synchronisent avec le battement des instruments. Peu à peu, les musiciens apparaissent devant nos yeux, dansant et jouant avec une énergie explosive. Emportés par cette vague de musique, nous nous mettons à danser avec la joëlette, les cylindres et Florent, le temps de quelques instants où la fatigue semble disparaître.
Troisième ravitaillement : le Chalet Reynard.
Nous y sommes accueillis comme des héros revenant d'un rude combat. Les sourires, les applaudissements et la musique nous redonnent des forces avant de reprendre l'ascension.
Nous quittons le chalet reynard, le décor change brutelament. Les arbres disparaissent, Plus d’ombre, plus d’abri, seulement un désert de pierres blaches, le vent, et le ciel bleu, quelques aigles planent sous ce paysage grandiose. Ce décor procure une sensation étrange, Comme si nous avions quitté la Terre, et nous courions sur Mars. Le sommet a l’air si proche, à chaque virage, il semble reculer, comme un petit rappel, rien ne se gagne facilement. Dans ce paysage presque irréel, on finit par oublie le chrono. Il ne reste qu’une chose : avancer.
Je revois encore ce moment.
Florent franchit la ligne d'arrivée avec l'aide de Magali et de Stéphane.
Nous nous retournons vers nos camarades pour nous féliciter. Nous nous prenons dans les bras, nous nous tapons sur l'épaule, dans le dos, sans dire un seul mot.
Les visages se figent pour tenter de contenir des émotions devenues trop fortes. Les yeux rougis cherchent à parler à la place des mots.
Le vent du Ventoux seche nos larmes.
Au début, j'ai pleuré de joie. Puis, très vite, cette joie s'est transformée en larmes en voyant celles de mes camarades. Comme si les émotions circulaient d'un regard à l'autre, d'une étreinte à l'autre, sans qu'il soit nécessaire de les expliquer.
Autour de nous, la foule exulte. La musique résonne à plein volume. Ce contraste rend ce que nous venions de vivre encore plus intense.
Cette journée m'a fait réfléchir aux cases dans lesquelles nous enfermons le monde… et à celles dans lesquelles nous nous enfermons nous-mêmes.
Nous grandissons avec des valeurs transmises par notre famille, notre éducation et la société. Elles nous aident à construire notre identité, mais elles deviennent parfois des filtres qui forgent notre regard. Sans nous en rendre compte, nous attribuons des rôles : le sportif est là pour performer, le coureur pour battre un record, la personne en situation de handicap pour être aidée. Nous finissons par croire que chacun appartient à une catégorie bien définie.
Les Dunes d'Espoir bousculent ces représentations.
Je pensais qu'un semi-marathon aussi exigeant n'attirerait que des coureurs en quête de performance, prêts à affronter avec sang-froid cette montagne mythique, réputée comme l'une des plus difficiles d'Europe.
Pourtant, le Ventoux ne fait aucune différence. Il accueille chacun avec la même exigence, le même respect et la même humilité.
Et les coureurs non plus.
J'ai vu des coureurs ralentir spontanément, prêter leurs bras, leur dos, donner de leur énergie, simplement parce qu'un autre être humain en avait besoin. Personne ne leur demandait de le faire. Ils le faisaient naturellement.
Ils s'arrêtaient, encourageaient, posaient des questions sur notre aventure. Ils ne regardaient plus seulement une course, ils voyaient une équipe, un projet, une histoire.
J'ai compris que la solidarité n'était pas l'opposé de la performance. Elle en est une autre forme.
À travers ce corps uni que forment les douze cylindres et leur pilote, chacun abandonne une part de son objectif personnel. Les chronos deviennent secondaires. La performance individuelle laisse place à une réussite collective.
Les Dunes créent pourtant un mouvement qui va bien au-delà de ce qui est visible.
Chaque cylindre vit la course différemment. Il ne s'agit pas seulement de se rendre utile, mais de faire circuler quelque chose de plus grand : un esprit de confiance, de solidarité, de partage, d'encouragement et d'entraide.
Pendant quelques heures, des valeurs que notre quotidien laisse rarement s'exprimer pleinement prennent vie. Nous accomplissons des gestes simples: pousser, courir, se relayer, et dans cette simplicité, chacun trouve naturellement sa place.
Parfois, un regard suffit. Un sourire. Un simple « relais ». Presque tous les cylindres se battent pour prendre la relève, non par obligation, mais par envie de transmettre un peu de leur énergie aux autres.
Puis il y a une dimension encore plus discrète : celle de la confiance.
La confiance des familles, qui nous confient ce qu'elles ont de plus précieux. Celle du pilote, qui accepte de se laisser porter, parfois à grande vitesse, sur des chemins exigeants.
Nous ne savons pas vraiment mesurer ce qui naît de ces instants partagés, ni les effets qu'ils produiront à long terme. Mais une chose est certaine : ces liens laissent une empreinte.
Ils rappellent que, malgré le handicap, malgré les obstacles, il est toujours possible d'avancer, de vivre pleinement l'instant présent et de continuer à croire en l'avenir.
C'est peut-être cela, la véritable victoire des Dunes d'Espoir.
Les Dunes ne transportent pas seulement un pilote. Elles transportent des valeurs humaines qui transforment profondément tous ceux qui prennent part à l'aventure.
Voir l'album photos.



Antenne Sud
Alsace
Ch'ti Team
Paris
Rhône Alpes